samedi, mai 26, 2007

Torres del Rio --> Logroño

Il pleut toute la journée. A l'abri sous nos ponchos étanches, nous sommes bien au sec, pourtant, nous sentons monter la fatigue. Comme à l'armée, nous avançons sans trop réfléchir. Je regarde mes pieds. Le sol est miné d'escargots. J'en sauve quelques-uns en les déplaçant délicatement sur le bas côté, mais je ne peux les sauver tous. Les jours de pluie, les escargots se prennent pour Gene Kelly, ils vont "singin'in the rain", la moitié d'entre eux meure sur la piste de danse mais ça ne fait rien. C'est une belle mort que d'être écrasé sous les croquenots de marcheurs abrutis.

Dans mon esprit ensommeillé, une nouvelle routine s'est installée : il faut se grouiller pour avoir un lit, il faut démouler un bronze tant qu'il y a du pécu dans les toilettes et puis, rapido, prendre son ticket pour la douche (A moins d'aimer l'eau froide).
À l'arrivée dans Logroño, Felisa et son fils, Carlos, sont installés sur le seuil de la porte. Ils tiennent une petite boutique qui vend des sandwitch et des boissons. Ils regardent les pèlerins passer et devisent bruyamment. Carlos a sa chemise bien ouverte et se gratte le torse, répond si fort à sa mère qu'on a l'impression qu'il se disputent. Nous apercevant, sa mère nous offre d'apposer le sceau sur notre crédential. Leur tampon marque : Felisa : Agua, Amor y Higos : De l'eau, de l'amour et des Figues.

Ils nous racontent une histoire déjà entendue. Ils se plaignent des pseudo-pèlerins qui confondent sport et pèlerinage. Ils maudissent des touristes qui prennent le taxi et ceux qui confondent les albergues avec des hôtels à bas prix. Surtout, Carlos regrette la massification récente, elle dénature complètement le Camino. Il affirme même qu'il a vu des pèlerins depuis son camion à quatre heures du matin longer la route pour aller plus vite, plus loin. Il demande à sa mère en s'exclamant fort : "Mais qu'est ce que ça veut dire ?"

Et moi donc ! ... Décidément, rien ne va plus ma bonne dame.


vendredi, mai 25, 2007

Villamayor de Monjardin-->Rio dos Torres

Ondoyante, sous les blés, une autre Espagne se découvre. Les premiers oliviers et amandiers font leur apparition. Aux bords de minces filets d'eau, qu'on appelle ici rivière, poussent des roseaux. Les villages se font plus rares et quand un clocher apparait à l'horizon, on crie : « Terre, terre !». Dans l'entre-deux, c'est le silence, on traverse des déserts céréalier avec nos sac qui nous strient le dos, on gamberge de fontaine en fontaine. A Torres del Rio, notre destination, personne ne nous attend à midi... Hormis quelques paysans qui inspecte leur pomme de terres dans le jardin, la ville est pratiquement fantôme.
Devant une maison, un petit écriteau au devant nous signale : « La tienda » (Le magasin). Tout le village s'y approvisionne. Nous nous y ravitaillerons tout à l'heure, mais pour l'heure, le magasin est fermé et il faut patienter. Nous nous asseyons sur un banc et commençons à grignoter les provisions qui nous restent. Un chien se promène seul dans la rue se gratte les puces devant nous et nous fait les yeux doux, je lâche un peu de mes chips à ce petit ventre.



Je réfléchis encore au désespoir de Pablito. Un antagonisme que je ne comprends pas s'est créé entre l'être et l'avoir. En effet, si l'on dépasse le simple constat des faits, pourquoi ne pas à la fois être et avoir puisque rien ne semble l'en empêcher.

Il est possible que l'argent soit mauvais, cependant, si l'explication existe, elle est indirecte, car il ne faut pas haïr l'argent pour être sage, il faut le mépriser. La possession n'est pas un vice, mais elle vicie notre âme comme le calcaire bouche les tuyauteries. En accaparant notre conscience, les inventaires de notre bien nous plongent dans une obsession comptable. C'est une litanie sans fin, une fois qu'on a tout compté, on recommence, pour être sûr.

On pose deux, on retient un, on occupe notre âme qui a peur du vide. Notre esprit est finalement bien affairé et n'a plus les ressources nécessaires pour exister de manière utile. On aime se vautrer dans ses calculs, c'est naturel que de fuir l'ennui. Achats, hypothèques, impôts, assurances, horaires, salaires, retraites et tout ce genre de chose, comblent à merveille toutes nos petites dépressions. Il est normal, quand est raisonnable, de ne penser qu'à partir du support de ce qui est tangible et palpable, et non pas sur les subtils éthers de l'Être.

L'Être est transcendantal, il n'est ni comptable, ni délimitable. Même si la richesse de notre essence est considérable, notre conscience limitée peine à comprendre sa nature non cardinale. Ceux qui cherche du sens à leur vie peineront à se satisfaire d'une algèbre qui ignore tout du progrès. Nous sommes matière, êtres vivants, humains, hommes et femmes, jeunes et vieux, individus ou communauté, croyants ou impies et tout ce genre de chose à la fois. La liste n'a pas de limite et, malgré cette abondance, il n'est pas possible de thésauriser et d'éprouver sa fortune. Connaitre son bonheur quand on n'a que son être pour exister et aucune preuve pour le consacrer n'est pas donné à tout le monde. En effet, l'être n'a pas de police d'assurance. Il y en a qui font de grande écoles pour avoir un diplôme, qui achète une maison pour avoir une sécurité, qui deviennent carriériste pour avoir un poste. Savoir que l'argent ne fait pas le bonheur est une philosophie ambitieuse, quoiqu'on en dise...

L'Avoir peut se compter et se mettre dans des coffres forts. Il donne des certitudes. On l'additionne, on le soustrait, il est parfaitement rationnel, il représente un progrès mesurable de notre accomplissement dans la vie. Dans une société qui refuse l'irrationalité, il est à craindre que l'Être et de l'Avoir soient irréconciliables.



Le long du chemin, nous dépassons des vieux. A la fin je suis écoeuré du défilé continu de ces vieilles carnes, je crois qu'ils me pompent mon oxygène. Ni sage, ni humble, c'est une nouvelle génération de vieux qui a pris le pouvoir. Ils ont certes de l'expérience, ils ont pondu et travaillé, mais cela ne suffit pas à les rendre respectables. Ces braves types et bonnes femmes manquent de conversation et hormis leurs trucs pour se curer les pieds, leurs conseils pour dénicher les bonnes albergue, vous n'apprendrez rien à leur côté.

Ils se déplacent en bande de copains et rigolent fort en se tapant les cuisses pour se rappeler le temps béni de leur lycée. Ensemble, ils s'infiltrent partout où on peut faire « jeune », ils sont encore verts comme des petits poids en conserve. Les jeunes-vieux dynamiques, je les trouve à chier.

Les vieux de maintenant, c'est plus ce que c'était !

Je préfère mille fois mon grand-père, qu'à jamais dit un mot à propos de sa supposée jeunesse d'esprit, mais qui m'a appris à jouer à la belote et à la pétanque.

jeudi, mai 24, 2007

Etrella-->Villamayor de monjardin

Sans ronfleurs ni lumières, la nuit fut céleste. Je me réveille encore plein de la jouissance du sommeil, mes muscles sont lourds, mon corps insiste de tout son poids pour dire au matelas combien il l'aime. J'ai l'impression d'avoir rêvé en une nuit ce qu'on rêve en une semaine. Le devoir pourtant nous appelle et nous enfilons, résignés, nos chaussures.


Aujourd'hui, nous faisons une étape réduite, c'est-à-dire que nous ne marchons qu'une dizaine de kilomètres. Les paysages changent encore, des bosquets d'arbustes nains aux feuilles grasses alternent avec des champs de blé jaunissants aux coquelicots épars. Les odeurs de thym, de terre rouge et de pierres sèches rappellent la méditerranée pas si lointaine.

Villamayor de Montjardin est notre destination. Dans d'excellentes dispositions physiques et mentales, je dois néanmoins lutter contre le stress. La panique du couchage m'a contaminé et je veux moi aussi arriver à l'heure.
J'essaye de renouveler l'exercice de la lenteur. Je discute un peu de philosophie avec Cris, mais nos conversations sont académiques et laborieuse, j'ai l'impression de manquer l'essentiel. J'ai besoin d'un peu de solitude.
Sur le chemin nous rencontrons un vieillard en train de ramasser des haricots, il a le pantalon bien remonté et les dents démontées, assis sur un banc en train de reprendre notre souffle, il lie conversation avec nous, son sourire bonhomme nous fait du bien au milieu de ces pèlerins qui crapahutent comme s'ils allaient manquer un train. Il se nomme Pablito et c'est un aficionado du Camino, il le fit quelques fois quand il était jeune. Maintenant il pour s'occuper, il joue au coach et délivre ses bons conseils à ceux qui veulent bien les entendre. Il nous propose d'apposer son sceau sur notre crédential et nous invite dans sa maison. Il a réalisé lui même le tampon et il s'enorgueillit de figurer dans beaucoup de guides.
Nous entrainant, derrière sa maison, , il nous montre un tas de calebasses sèches et nous propose d'en choisir une. Symbole du Camino, ces calebasses faisaient office de gourdes au temps de templiers. Il nous fournit ensuite le reste de l'équipement : la coquille et le bâton de pèlerin. Il nous enseigne comment on se sert du bâton pour marcher.
Puis, il nous montre ensuite une stèle qu'il a rapportée dans son jardin, après nous avoir laissé quelques instants bouche bée, il nous annonce fièrement qu'il s'agit d'une pierre des templiers. Déroulant sa mise en scène bien rodée, il poursuit et nous désigne un amandier qui ressemble à un éléphant, il rit, disant que parfois la nature a de l'humour.

Il nous avoue cependant qu'il n'a pas beaucoup de succès avec son sceau, les pèlerins s'arrête de moins en moins, affirmant qu'il n'ont plus le temps, à l'image du monde, ils ne savent plus vivre. Il ne jette la faute à personne, mais il croit que c'est l'argent qui a rendu le monde fou. Il dit qu'on était plus heureux et plus généreux avant, quand on était pauvre. On devrait faire des petits frères aux enfants plutôt que de leur acheter une game-boy. Avant de partir, il nous prie de surtout penser à être heureux dans cette vie, avec une prescription étrangement pratique : il vaut mieux être mauvais ouvrier que de ne pas être heureux. Rien n'aura jamais de saveur, si l'on ne remplit pas ce devoir essentiel.



Arrivés à Villamayor, nous posons nos sacs, un pèlerin français jeune retraité est déjà là. L'homme fait le guet, soucieux de garder sa place. Il me demande de placer mon sac à dos derrière le sien pour commencer ainsi une queue imaginaire. Merde ! que je me dit, « encore un con ! Cafard de supermarché dans toute sa splendeur, trou du cul intégral » Je lui rappelle que l'esprit pèlerin ne distingue pas les premiers et les derniers. Le type s'accorde avec un empressement de lèche-cul « Bien sûr ! Sinon on reste chez soi »

« Pauvre type ! Employé de merde ! » Il a surement passé toute sa vie à avoir peur d'être viré, maintenant débarassé de cette angoisse, il continue d'avoir peur parce qu'il ne sait faire que ça. Je tartine mentalement cet enfoiré avec toute sorte d'insultes, mais cela ne me décharge pas de ma haine. Il mériterait juste mon poing dans sa gueule, Dieu me pardonnerait surement de ratatiner encore un peu sa petitesse.

Je prends mes distances et laisse ce triste sire à sa resucée. J'escalade la montagne à côté du village en marchant avec entrain, je respire l'odeur des pins d'aleph et bientôt je n'entends même plus le grondement de l'autoroute qui traverse la vallée. Je m'arrête seulement au sommet, auprès d'un château qui sert de tombeau à un illustre templier. Je m'éloigne du sentier et rentre dans la forêt, je prends la position du lotus et je contemple.

Tout est si beau que je ne sais bientôt plus, ni le commencement, ni la fin du bonheur qui m'envahit. Je croque un morceau d'éternité, entier. Je n'oublierai pas ce moment-là. Mes sens sont si saturés, qu'il ne devient plus nécessaire de garder les yeux ouvert, il me reste encore tellement : le bruit du vent, l'odeur de pins. Je sens encore les rayons du soleil qui infiltrent leur caresse au fond de la terre . Des racines me poussent et je me fige, je médite pendant une heure. Je suis comme une éponge, j'écoute le monde qui vit pour moi. J'apprends mon union profonde avec la terre, l'insignifiance de ma personne et celle de ma vie.

La beauté est primordiale, le désir est secondaire.


mercredi, mai 23, 2007

Puente La Reina --> Etrella

Une étape sans histoires nous mène à Etrella. Cette ville moderne est relativement indifférente au flux de pèlerins, les boutiques de vêtements et les salons de coiffure sont plus nombreux que de marchands de souvenirs. Nous avons un hoquet hors de l'eau et nous oublions quelques instants sa condition de traine-savates. Sur la place principale, nous sirotons une bière incognito. Nous parlons peu, observant les enfants qui s'ébattent près de la balançoire, nous nous empiffrons de cacahuètes.

Le dortoir qu'on nous propose en premier est effrayant, nous décidons de trouver une solution alternative et nous dirigeons vers l'auberge de jeunesse locale. Pour quelques euros de plus nous avons une chambre pour nous seuls. Rien qu'à l'idée de passer une nuit sans ronfleurs, j'exulte. Je m'allonge dans le lit, je ne peux plus m'en relever. Mon corps est si lourd que jusque dans mes muscles, il y a l'hallucination d'un rêve.

mardi, mai 22, 2007

Pamplona --> Puente La Reina

Ce matin à six heure, le barbu nous réveille en jouent un air d'accordéon. Dans la bonne humeur, je refais mes pansements avant la route. Pour quitter la ville, il faut suivre la route, les périphériques nous oppressent et nous sommes pressé de retrouver la campagne. Une fois sorti de la ville, l'Espagne devient plus conforme à celle que je connaissais, sèche et rouge, sur les collines poussent des chênes verts, de coquelicots et de genêts. Des églantiers en fleurs bordent le chemin, je m'arrête pour observer la symétrie presque parfaite de leurs pétales.

C'est notre premier jour de soleil et nous pic-niquons à midi, pile sous le zénith. Le dessert avalé, je suis foudroyé par le sommeil et je m'effondre dans l'herbe.

Le soir nous atteignons Puente-la-Reina, comme son nom l'indique, ce village est surtout connu pour son pont, il s'en dégage une heureuse harmonie. Je vais au bord de la rivière gouter le calme d'un soir d'été, quelques instants, je contemple, immobile une fois que le peuple des touristes à regagné ses casemates. Je suis inspiré, j'affûte mes crayons pour écrire sur mon cahier.

L'onde légère de l'Arga glisse sous une tache d'or

Vestige d'un soleil las de ses éclats

Pas mal ! Je continue : Ô Grand Fou ...

Les hirondelles se peignent le ventre au ras de l'eau

Des pollens morts glissent, inutiles sous les ponts.

C'est très bon ! Je suis en apesanteur.



Le retour à l'albergue est d'une autre teneur. Notre dortoir se trouve dans le soubassement d'un hôtel. Cristina protestait, mais je n'ai pas écouté, j'étais fatigué. Dans les conversations, bien que différentes langues étrangères se mélange, je devine qu'on ne parle que d'ampoules, de pansements, de popotes et d'auberge... Dans la conception majoritaire, le chemin de Santiago donne lieu à des échanges pathétiques dans le premier sens du terme, comme n'importe quelle une autre tribulation touristique.

Moi qui espérais trouver des âmes torturées ou illuminées, me voilà bien déçu. En particulier, je reste avec mes questions et mon envie de révolte. Chaque fois que je lie conversation un peu sérieuse, je demande une explication de ce qui a poussé mon interlocuteur à prendre la route. J'aimerais trouver un compagnon de palabre pour chier constructivement sur la société, mais hélas, je ne trouve que des agneaux ou des cochons...

Quand je soumets la Question : « Pourquoi ? » Le problème est effleuré, on me répond, en mettant la main sur le coeur et le regard vague, que c'est pour des raisons spirituelles... Je demande d'élaborer sur le thème, de broder un peu, mais obstinément le développement bute sur ce mot tarte à la crème : spiritualité. C'est pathétique !

Le pathétisme est une lame de fond qui emmène dans sa traîne même ceux qui voulaient y échapper, il s'auto-entretien et se recycle lui-même. C'est une passion pour les jérémiades, il justifie quasiment le nihilisme. Les randonneurs relisent leur guide une millième fois, pansent leurs pieds, étudient le dosage idéal du stock de pâte et il budgétisent les jours à venir, de sorte que leur esprit est si préoccupé de choses ordinaires qu'il n'est pas besoin de s'évader, ni d'ouvrir aucune fenêtre. Autrement, on courrait le risque d'attraper un rhume des idées. Par exemple, je suis frappé que personne ne m'ait parlé de son métier. Comme dans des vacances ordinaires, ici on est venu avant tout pour oublier.

lundi, mai 21, 2007

Zubiri --> Pampelune

Progressivement, notre marche se désynchronise du rythme des autres pèlerins. Je me sens plus libre. Cristina m'apprend l'exercice de la lenteur. Elle vient de le lire dans un livre de Paolo Coello, le Pélerin de Compostelle. L'exercice consiste à marcher deux fois plus lentement, en multiplier son attention. Nous laissons les gens nous dépasser pour nous abandonner entièrement au foisonnement des sens. Cet exercice n'est pas aussi simple qu'il y paraît, lorsque je ralentis, je lutte contre une peur irrationnelle qui monte en moi : j'ai peur d'être en retard et de ne pas trouver un gîte pour dormir pendant la nuit, rien pourtant ne justifie cette crainte, inconsciemment cet exercice me semble de plus en plus stupide à mesure que nous nous faisons dépasser, je me pose la question "Pourquoi ne pas faire comme les autres ?" alors que je devrais me demander exactement l'inverse : "Pourquoi faire comme les autres ?"



Pour dilater le temps, nous devons réapprendre à marcher comme des enfants, observer en se laissant distraire par les papillons, être insouciants et indisciplinés. Si l'on a peur du temps qui passe et que l'on craint de mourir trop vite, on n'a aucune chance de savoir jouer. Il faut gaspiller le temps comme s'il y en avait trop. Je me souviens de mes matinées d'écolier, à onze heure j'attendait l'heure de la récré, à chaque fois que je regardais l'horloge, l'aiguille n'avançaient pas et trois minutes semblaient durer une éternité.





Le temps est une perception qu'on peut contrôler en nous ancrant dans l'instant présent, nous ressentons alors la vie sous sa forme la plus pure. S'enquérir des fleurs, de leur parfum, s'abrutir du rythme de nos pieds, du bruit du vent, de la forme des nuages et aller indéfiniment, filer droit là où le vent nous porte, délaissant les certitudes (elles n'ont aucun intérêt). En suivant cette voie nous aurons une vie suffisante : ni trop courte, ni trop longue. Comment en serait-il autrement, si le futur et le passé ne valent plus rien ?



Les enfants sont des modèles à suivre, ils irritent leur mère parce qu'ils avancent à leur rythme, parfois comme des escargots, parfois détalant comme des lièvres. Ils traînent les pieds en marchant parce que ça fait un bruit rigolo, ils s'arrêtent pour observer une fourmi qui traine une feuille, escaladent les barrières et les arbres au bord du chemin de l'école. Il n'importe pas se rendre d'un point à un autre, pour celui qui a tout à apprendre, il est préférable de jouer, ils ne pensent pas en terme d'objectifs.
Le passage à l'âge adulte nous réduit progressivement à un ensemble de fonctions déterminées par des objectifs : élever ses enfants, payer sa maison, gérer les affaires courantes. Cela marque également un changement de perspective vis-à-vis du temps. Dès lors que l'on raisonne en terme d'objectifs, le temps ne possède plus de sens...

Mais Pampelune déjà se profile, en allant lentement, le temps est passé très vite. Iruña (Pampelune en basque) et première grande ville sur notre route, c'est la capitale de la Navarre et son passé est chargé d'histoire. Pampelune possède un charme assez coquet. Sa fortification, ses maisons peintes en couleur vive et même les Basques (en train de s'affronter avec la police) participent du pittoresque du lieu.

Le soir, nous arrivons au refuge. Il y a la queue dehors, nos prédécesseurs nous expliquent en riant que l'accueil est personnalisé. Nos hôtes sont un couple d'allemand fraichement débarqué en Espagne pour jouer le rôle d'hospitaleros. Quand vient notre tour, nous découvrons nos étranges hôtes. L'homme a des faux airs de nain de jardin, les pommettes bien rouge et l'air franchement rigolard, il se gargarize derrière son bureau en nous voyant entrer : Zer gut, zer gut... Sa femme, à ses côté, nous propose des rafraichissement et des gâteaux typique de son pays. Sans parler un seul mot d'espagnol et sans que nous ne sachions un seul mot d'allemand, l'homme en question parvient à nous entretenir pendant quinze minutes à propos de nos noms et de nos numéros de passeport. Le bonhomme répéte plusieurs fois chacun de nos prénoms : « Cristina... ahhh Critina.. zer gut... ». On se croirait dans un fil de de Funès. Sa femme nous conduit dans notre cellule, tout est impeccable. Il règne dans le refuge une ambiance hilare et presque rien n'est sérieux.

Nous faisons la connaissance d'Aurelia et de Gorgio, un couple bourlingueur qui vit en organisant des randonnées à Teneriffe. Ils parlent chacun cinq langues : Allemand, Italien, Anglais, Francais et Espagnol ; ils nous laissent le choix. Affables et généreux, nous discutons un bon moment, leur vie respire l'aventure, nous rêvons avec eux de terminer dans une terre lointaine à vendre des T-Shirt sous le soleil. Il semble bon de vivre sans regrets, toutefois leur déracinement ultime se paie contre un peu de solitude.

dimanche, mai 20, 2007

Roncevaux --> Zubiri

Un peu après avoir commencé à marcher, un orage éclate. La pluie commence à tomber et nous étrennons joyeusement nos ponchos antipluie, nous marchons dans les flaques d'eau. Autour de nous le décor est charmant, la lumière rasante du soleil prête ses ors aux paysages. Les bourgeons au bout des branches des arbustes sont d'un vert phosphorescent et balisent le chemin. Des boutons d'or sur le bas-côté tournent leurs pétales vers le haut, comme s'il étaient impatients de recevoir l'onction céleste.
Mon esprit lui aussi bourdonne. J'essaye de concentrer pour me charger de la beauté de la scène comme une abeille prélèverait le nectar des fleurs pour le consommer plus tard. Au chapitre de ce soir, j'imagine de longue digressions botaniques. Hélas, il faudrait que je sâche les noms des plantes qui m'entourent et je suis inculte !




Dès que le soleil revient, l'état de grâce cesse. Les pèlerins qui s'étaient réfugiés dans les bars sortent de leur trous, affluent à nouveau sur le chemin. Entre la parenthèse de deux pèlerins qui braillent, Cris et moi traversons des moments délicieux, mais l'ironie est mordante. Moi, qui voulais échapper aux bouchons, je me retrouve empêtré à nouveau dans une autre forme d'encombrement ; on a simplement remplacé les macarons : « Attention, bébé à bord » par des coquilles Saint-Jacques. Sous la pression des pélerins, nous devons nous déplacer rapidement sous peine de ne plus avoir de place dans les refuges.
La massification a des conséquences désastreuses pour la liberté, comment échapper au panurgisme désespérant de la peur. Il faut désormais être organisé, sinon on est un chien fou. Le monde est peuplé de maniaques qui ne peuvent s'endormir s'ils ne se sont pas brossés les dents, et s'il n'y a plus de papier dans les chiottes : comment fait-on ? Le pèlerinage est une conquête de plus pour cette humanité clinique. La sélection naturelle est devenue folle. Ceux qui ont le plus de chance de survie maintenant sont ceux qui ont les slips les plus blancs. La loi du plus fort est devenue maintenant la loi du plus docile.

Le soir, nous nous retrouvons dans un grand dortoir. Le supplice du ronflement reprend. A notre grand désepoir, un autre cochon a pris la relève. Cristina est tendue, elle a peur d'avoir froid, une fille claustrophobe refuse qu'on ferme la porte, il en résulte un mini prise de bec. Je fais ma prière et je me prépare au martyr d'une nuit sonore. Rongeant mon frein dans le lit, il est impossible de se laisser aller à ses instincts naturels et d'étrangler le coupable. Alors, pour me contenir j'imagine qu'il s'agit d'un véritable porc grognant dans une litière de paille et de merde. Cette ruse psychologique me soulage, le grognement devient naturel et donc plus supportable. Cristina est prise d'un fou rire (nerveux) à l'idée de passer trente jours dans ces conditions, je lui dit mon secret et pour elle aussi la technique fonctionne.
Dans mon lit, j'ai une illumination philosophique : "la limite du supportable est en grande partie déterminée par notre définition du normal" en d'autres termes : la plupart de nos allergies sont surtout psychologiques.