mercredi, mai 30, 2007

Belorado--> Agés

La nuit à Belorado fut la plus réparatrice de toutes celles que nous avons passées jusqu'à présent. Enroulé dans d'épaisses couvertures lourdes, j'ai le sommeil lourd.

Dans les Montes de Oca, que nous traversons aujourd'hui, semble régner un microclimat. Brutalement la forêt s'est substituée aux champs de blé. Après les dernières étapes monotones, Le paysage retrouve un peu de sa superbe. Pendant douze kilomètres nous montons une colline sans rencontrer âme qui vive, rien que des chèvres qui paissent en troupeau le long du chemin. Le soir, un couvent à la sortie de la forêt nous semble un bon endroit pour dormir, en posant nos sac nous découvrons que l'abbaye sent terriblement le vieux. Des grabataires sont alités, geignent en se plaignant de leur douleurs musculaire, comme dans un hopital de campagne. La perspective de dormir ici ne me semble plus tellement réjouissante



Pour ne pas rester dans cet hôpital, je m'éloigne un peu pour procéder à ma traditionnelle sieste dans les hautes herbes. Je prépare une sorte de nid d'où l'on ne m'aperçoit pas. Sans témoin, je m'assois et me tiens immobile pendant un long moment, incapable de mobiliser aucun neurone, je fais le lézard, animal à sang froid, je m'endors sous le soleil, ma peau se tanne, mon sang se réchauffe. Malgré les risques de coup de soleil, je reste pétrifié, aucune idée ne parvient à se former. Une fuite au cerveau m'empêche de former des pensée, ce n'est qu'un succession d'image : une couleuvre passe proche de moi, un lièvre fait un bond immense au dessus des blés, un charançon se balance au bout d'un brin d'herbe. Les mouvements sont devenus impossible comme si mes os s'étaient soudés.

Le froid et l'humidité apparent du dortoir nous dissuadent finalement de rester dans le couvent. Nous décidons de pousser jusqu'au village suivant avec l'espoir d'une auberge un peu plus chaleureuse et accueillante.

A l'accueil du couvent, nous demandons à la bonne sœur de nous retourner notre don, ce qu'elle fait de mauvais gré. Elle nous lance, indignée : « Dans un autre endroit, on ne vous l'aurait pas rendu !» Nous récupérons notre pognon et décampons.

Logiquement, la nonne est vexée qu'on ne croit plus en son Dieu. Son église est à l'agonie. Même en étant indulgent on ne peut plus considérer le christianisme que comme une ombre, une résurgence. En Europe, il n'y a guère que les anciens communistes pour s'exalter devant le pape. L'église qui devait régner pour les siècles des siècles trouve la plaisanterie amère, les apôtres ont été un tantinet optimiste en supposant ceci. Ce n'est que justice : Retour aux sources.

En effet, si j'exclus les vieux --- qui n'ont que peu d'avenir --- bien peu de pèlerins avancent pour des raisons religieuses. Ceux qui demandent l'hospitalité dans les monastères le font essentiellement pour avoir le privilège de la saveur de authentique du Chemin de Saint-Jacques™ et ainsi avoir des arguments pour dire à leurs amis qu'ils ne sont pas des touristes ordinaires.

L'empire du Christ est un peu déliquescent, il fait maintenant pitié. Cependant, on ne devrait pas s'attrister devant cette église, d'une part le Christ lui même affirmait "heureux les indigents et, d'autre part, l'église a tellement menti et tellement usurpé qu'elle n'a que la monnaie de sa pièce. Elle de se remettra probablement pas d'avoir battu sa coulpe totalitaire. Elle a perdu la guerre à partir du moment où elle a commencé à ne plus promettre l'enfer à ceux qui ne lui donnaient pas d'argent.

Inflexible et dogmatique, le christianisme rejette le Darwinnisme et ne croit pas aux vertus de l'explication et l'église en reste à la bonne vieille rengaine du bien et du mal, à l'enfer pour les méchant et au paradis pour les gentils. Elle vivote sur la théologie du « créateur » sanctifiant l'anthropocentrisme. À l'heure de l'écologie, il est bien normal de voir décliner cette école sans ambition cosmologique. Jamais le pape ne dira rien de la place de l'homme dans l'univers, c'est hors sa compétence. J'ai perdu toute indulgence depuis peu. L'église a les moyens de sa réforme, elle refuse d'ouvrir son discours et de dépasser le sectarisme de ses derniers fidèles pour ne pas perdre ce qui lui reste de pouvoir. Et j'avoue ces babioles pour lesquelles elle se bat encore relève maintenant du plus misérable ressort du non divin : L'instinct de survie.
De l'église, il ne reste plus que l'iconographie martyre, le sang et la violence du Christ portant la croix, les fresques sadiques de la Passion. Oublions donc, car tout cela a trouvé des substituts valables à Hollywood.



Bien sûr, il reste le message d'Amour du Christ. Aah.... l'Amour, toujours l'Amour... Mais j'objecte, Aah, l'Amour, oui ! Mais c'est un peu court ! C'est oublier qu'on tue par amour parfois et je n'ai jamais entendu un prêtre disserter des contradictions de l'amour.

Enfin, nous dormons dans l'albergue municipale d'Agés où l'ambiance est très chaleureuse et j'oublie toute théologie. Nous dormons bien.

mardi, mai 29, 2007

Santo Domingo de la Calzada --> Belorado

En Castilla Léon, les paysages sont routiniers, ce ne sont que des champs de blé à perte de vue. Sans endroits où laisser batifoler mon imagination, je suis sans distractions, même les conversations avec Cristina sentent l'épuisement.
Je rumine seul mes pensées, quand, tout d'un coup, une question métaphysique me reviens du fond des âges, j'ignore comment elle est remontée à la surface depuis le dédale de ma mémoire : « Faut-il manger le boudin avant où après la purée ? ». Je me posais cette question en face de mon assiette lorsque j'étais enfant. Assis à la tablée familiale, je n'arrivais pas à trancher car la question n'avait rien de simple.

Sachant que j'aimais plus la purée que le boudin, sachant également qu'il me fallait manger l'intégralité de mon assiette car ma mère me l'imposait. Je me demandais ce qui maximiserait mon plaisir. Plusieurs alternatives s'offraient à moi : fallait-il
(1) garder le goût de la purée dans la bouche en la mangeant en dernier, ou bien fallait-il
(2) avoir sa faim intacte au moment d'attaquer la purée pour la manger avec appétit, ou encore, fallait-il
(3) manger les deux en même temps pour réaliser une sorte de moindre mal (en rendant le boudin plus digeste, mais aussi en rendant la purée moins délicieuse).

Il ne s'agit que de déterminer une séquence, pourtant la portée de cette question est énorme. Suivant que l'on est Épicurien où Croyant, on décidera de qu'il faut manger en premier. Horace avait probablement eu ce genre de problème avec sa mère quand il affirmait : Carpe Diem Quam Minimum Credula Postero .(1)

Le temps est une chose très problématique pour ceux qui aiment philosopher. Notre mort est certes certaine, mais nous ne savons pas l'heure où cela se produira. D'autre part, il semble que notre bonheur passe trop vite. La course du temps ne s'arrête pas, nous traversons dans la vie comme dans un train. Et quoique l'on fasse nous sommes pied et poing lié à ce train. Finalement, on n'a qu'une seule liberté : sauter ou ne pas sauter. Et pour tout les autre latitudes, on n'a pas d'autre choix que de modifier sa perception et discipliner cette indicible angoisse des secondes qui se dérobent continuellement à ce qui nous nous reste de vie.

La véritable sagesse consiste à aimer également tous les temps, présent, passé et futur. Chacun d'entre eux possède une saveur particulière, sublimer son passé, suivre ses rêves de futur et savourer le présent. Dès lors, l'ordre des choses cesse d'avoir de l'importance, il est facile d'être heureux, pensez ! Le bagnard pensera au jour de sa libération, le vacancier se concentrera sur sa liberté et le vieil homme chérira son passé.

1. Profite de chaque jour en ne croyant rien du futur.

lundi, mai 28, 2007

Ventosa --> Santo Domingo de La Calzada

Les premières heures, le vent souffle terriblement froid sur Ventosa-la-bien-nommée. J'ai mis deux T-Shirt et mon polaire. Cristina en a mis trois couches. Sur les chemins, le froid a chassé les foules. Notre équipage compense ce climat en devenant plus chaleureux. Traversant le blizzard sur une plaine désolée, nous espérons qu'un foyer fumant paraitra à l'horizon. Qui aurait pu croire que j'allais mourir congelé en Espagne ?

Quand enfin parait le premier café, nous commandons un café au lait et un thé bien chaud. J'ai les doigts gelés, il sont si gourds que je peine à déchirer mon sachet de sucre, je crois bien que je fais pitié. Pour compenser le froid, je me confectionne des gants dans des sacs en plastique volé au supermarché. J'ai désormais une allure authentique pour traverser ces mornes plaines.

Le soleil met énormément de temps à se lever, nous atteignons finalement Santo Domingo de la Calzada sous un ciel bleu, mais l'air souffle toujours froid. Nous nous réfugions dans une abbaye et dormons du sommeil du juste.

dimanche, mai 27, 2007

Logroño--> Ventosa

Notre marche commence sous un joli ciel bleu, je suis en forme et je chante. Je joue le cabot pour montrer mon bonheur, je m'arrête sous les cinq mètres pour pisser. Cristina est un fatiguée, elle envisage dans un coup de déprime, de rentrer à Toulouse. Je la remotive en jouant l'animateur, j'invente des activités. Dans un premier exercice de relaxation, je lui propose de respirer à pleins poumons, il faut souffler tout son air jusqu'à être vide. A force d'avoir trop vécu, on ne sait plus combien nos poumons sont profonds. Ensuite, je deviens chaman et je l'invite à capter les énergies de la nature sous mes incantations. Nous composons des chansons de scouts et nous gueulons : « Que c'est dur d'être un pèlerin». Je me prends au jeu. Je ne sais pas où je vais, mais j'y vais.

Plus je chante fort et plus je me sens plus libre. En hypnose, la succession de mes pas m'emporte sous les eaux troubles de mes souvenirs. Mon imagination, secouée en rythme, se rapelle l'Espagne, telle que je l'ai connu dans mon enfance. Mes frères et moi, nous partions avec mes parents, traversant les Pyrénées de nuit, c'était un long voyage jusqu'à Valence, nous étions allongés dans le coffre de la voiture transformé en wagon-lit par un bricolage de mon père. Je revois la résidence où nous nous adonnions au bonheur souverain des vacances familiales. Je me souviens de la sangria qu'on servait avec la paëlla lors de la fête de bienvenue. Le gérant fumait son cigare l'air satisfait, il passait parmi les estivants, aux enfants, il donnait une tape dans le dos. Dans la piscine, au milieu des transats, j'ai fait mes premiers plongeons sous l'oeil émerveillé de ma mère. Pendant ce temps, sur le terrain de tennis, mon père échangeait quelques balles avec mon oncle. Avec mes frères on se battait pour notre tour autour de la table de ping-pong. La villa où nous passions nos vacances, était proche de la mer, on allait se baigner en suivant une route qui me semblait indiquer un horizon mystérieux. C'était une plage de galet, on avait mal au pied mais on courrait malgré tout. J'avais un masque de plongée et une épuisette, malgré cet équipement, durant les trois années où j'y suis retourné, je ne suis jamais parvenu qu'à attraper un crabe. Ma mère avait la phobie du coup de soleil et nous appelait pour nous mettre de la crème solaire. Quand on revenait de la plage, pour nous rincer du sel, mon père utilisait un tuyau d'arrosage, il nous poursuivait et nous courrions sur l'herbe grasse pour échapper au jet d'eau. Ca me chatouillait les pieds. A côté de la maison, il y avait une bambouseraie à droite, une oliveraie en face et une orangeraie à gauche. Dans les champs, la terre était si dure que je n'arrivais même pas à casser les mottes. Oui, Bon Dieu ! J'ai déjà vécu tout ça ! Il me semble que c'était une autre vie... J'étais un génie quand j'étais un enfant, je savais transformer le présent en éternité. Quelle farce de vieillir !

Lorsque nous arrivons à Ventosa, je suis abruti de ce rêve d'un autre temps.

Cristina veut prendre un verre. Au bar, tout le village s'est réuni pour l'apéro. Les vieux jouent aux cartes et regardent la télé, les jeunes jouent avec leur téléphone portable en buvant une bière. Moi, je mange une glace.

Nous nous dirigeons ensuite vers l'auberge, un couple d'allemands est installé sur la table du jardin en attendant l'ouverture. Je suis poli, mais l'homme ne répond pas à mon salut, car il est occupé à couper des rondelles de son saucisson.

Il me devient instantanément antipathique. Etait-ce parce qu'il avait négligé mon bonjour, ou bien était ce son nez porcin ou sa manière de déglutir le saucisson ? En tous les cas, je ne lui accordait pas le bénéfice du doute. Il y avait inscrit en gros sur son front : « Je suis une tête de con et je t'emmerde ».

J'étais sûr que le type que je venais de croiser ronflerait et qu'il m'empêcherait de dormir. J'étais prêt à l'accabler de tous les vices, tous les restes de mon intelligence animale m'indiquait qu'il fallait montrer les crocs à ce salaud. Je me trompe rarement en matière de têtes de cons. Je suis convaincu que c'est une sorte de loi du karma donne aux imbéciles leur tronches répugnante.

J'appréhendais l'heure d'aller au lit et j'avais raison. Lorsque les lumières se sont éteintes, le cochon a commencé à grogner. Sa technique léchée me confirmait que c'était un as de la luette : quand il inspirait, ça durait si longtemps qu'on croyait qu'il ravalait plusieurs litres de morve dans son aspiration, on avait même l'illusion qu'il se bouffait les tripes. Dans l'autre mouvement, il se dégonflait comme un gros plein de soupe, il sifflait comme une baudruche. Pour calmer mes nerfs, je bouffais ma couverture, j'avais envie de saigner ce gros lard. J'étais à bloc : "Je le savais, je le savais !"

Cristina eut une initiative salutaire, elle prit son matelas sous le bras et partit s'installer dans la cuisine. Elle débrancha la machine à café, enleva les piles de l'horloge pour ne plus entendre le tic-tac dont elle avait la phobie. Je la rejoignis un peu plus tard dans l'alcôve déjà chaude. Je remerciais le ciel d'avoir une femme si pratique et dormis paisiblement le reste de la nuit.


samedi, mai 26, 2007

Torres del Rio --> Logroño

Il pleut toute la journée. A l'abri sous nos ponchos étanches, nous sommes bien au sec, pourtant, nous sentons monter la fatigue. Comme à l'armée, nous avançons sans trop réfléchir. Je regarde mes pieds. Le sol est miné d'escargots. J'en sauve quelques-uns en les déplaçant délicatement sur le bas côté, mais je ne peux les sauver tous. Les jours de pluie, les escargots se prennent pour Gene Kelly, ils vont "singin'in the rain", la moitié d'entre eux meure sur la piste de danse mais ça ne fait rien. C'est une belle mort que d'être écrasé sous les croquenots de marcheurs abrutis.

Dans mon esprit ensommeillé, une nouvelle routine s'est installée : il faut se grouiller pour avoir un lit, il faut démouler un bronze tant qu'il y a du pécu dans les toilettes et puis, rapido, prendre son ticket pour la douche (A moins d'aimer l'eau froide).
À l'arrivée dans Logroño, Felisa et son fils, Carlos, sont installés sur le seuil de la porte. Ils tiennent une petite boutique qui vend des sandwitch et des boissons. Ils regardent les pèlerins passer et devisent bruyamment. Carlos a sa chemise bien ouverte et se gratte le torse, répond si fort à sa mère qu'on a l'impression qu'il se disputent. Nous apercevant, sa mère nous offre d'apposer le sceau sur notre crédential. Leur tampon marque : Felisa : Agua, Amor y Higos : De l'eau, de l'amour et des Figues.

Ils nous racontent une histoire déjà entendue. Ils se plaignent des pseudo-pèlerins qui confondent sport et pèlerinage. Ils maudissent des touristes qui prennent le taxi et ceux qui confondent les albergues avec des hôtels à bas prix. Surtout, Carlos regrette la massification récente, elle dénature complètement le Camino. Il affirme même qu'il a vu des pèlerins depuis son camion à quatre heures du matin longer la route pour aller plus vite, plus loin. Il demande à sa mère en s'exclamant fort : "Mais qu'est ce que ça veut dire ?"

Et moi donc ! ... Décidément, rien ne va plus ma bonne dame.


vendredi, mai 25, 2007

Villamayor de Monjardin-->Rio dos Torres

Ondoyante, sous les blés, une autre Espagne se découvre. Les premiers oliviers et amandiers font leur apparition. Aux bords de minces filets d'eau, qu'on appelle ici rivière, poussent des roseaux. Les villages se font plus rares et quand un clocher apparait à l'horizon, on crie : « Terre, terre !». Dans l'entre-deux, c'est le silence, on traverse des déserts céréalier avec nos sac qui nous strient le dos, on gamberge de fontaine en fontaine. A Torres del Rio, notre destination, personne ne nous attend à midi... Hormis quelques paysans qui inspecte leur pomme de terres dans le jardin, la ville est pratiquement fantôme.
Devant une maison, un petit écriteau au devant nous signale : « La tienda » (Le magasin). Tout le village s'y approvisionne. Nous nous y ravitaillerons tout à l'heure, mais pour l'heure, le magasin est fermé et il faut patienter. Nous nous asseyons sur un banc et commençons à grignoter les provisions qui nous restent. Un chien se promène seul dans la rue se gratte les puces devant nous et nous fait les yeux doux, je lâche un peu de mes chips à ce petit ventre.



Je réfléchis encore au désespoir de Pablito. Un antagonisme que je ne comprends pas s'est créé entre l'être et l'avoir. En effet, si l'on dépasse le simple constat des faits, pourquoi ne pas à la fois être et avoir puisque rien ne semble l'en empêcher.

Il est possible que l'argent soit mauvais, cependant, si l'explication existe, elle est indirecte, car il ne faut pas haïr l'argent pour être sage, il faut le mépriser. La possession n'est pas un vice, mais elle vicie notre âme comme le calcaire bouche les tuyauteries. En accaparant notre conscience, les inventaires de notre bien nous plongent dans une obsession comptable. C'est une litanie sans fin, une fois qu'on a tout compté, on recommence, pour être sûr.

On pose deux, on retient un, on occupe notre âme qui a peur du vide. Notre esprit est finalement bien affairé et n'a plus les ressources nécessaires pour exister de manière utile. On aime se vautrer dans ses calculs, c'est naturel que de fuir l'ennui. Achats, hypothèques, impôts, assurances, horaires, salaires, retraites et tout ce genre de chose, comblent à merveille toutes nos petites dépressions. Il est normal, quand est raisonnable, de ne penser qu'à partir du support de ce qui est tangible et palpable, et non pas sur les subtils éthers de l'Être.

L'Être est transcendantal, il n'est ni comptable, ni délimitable. Même si la richesse de notre essence est considérable, notre conscience limitée peine à comprendre sa nature non cardinale. Ceux qui cherche du sens à leur vie peineront à se satisfaire d'une algèbre qui ignore tout du progrès. Nous sommes matière, êtres vivants, humains, hommes et femmes, jeunes et vieux, individus ou communauté, croyants ou impies et tout ce genre de chose à la fois. La liste n'a pas de limite et, malgré cette abondance, il n'est pas possible de thésauriser et d'éprouver sa fortune. Connaitre son bonheur quand on n'a que son être pour exister et aucune preuve pour le consacrer n'est pas donné à tout le monde. En effet, l'être n'a pas de police d'assurance. Il y en a qui font de grande écoles pour avoir un diplôme, qui achète une maison pour avoir une sécurité, qui deviennent carriériste pour avoir un poste. Savoir que l'argent ne fait pas le bonheur est une philosophie ambitieuse, quoiqu'on en dise...

L'Avoir peut se compter et se mettre dans des coffres forts. Il donne des certitudes. On l'additionne, on le soustrait, il est parfaitement rationnel, il représente un progrès mesurable de notre accomplissement dans la vie. Dans une société qui refuse l'irrationalité, il est à craindre que l'Être et de l'Avoir soient irréconciliables.



Le long du chemin, nous dépassons des vieux. A la fin je suis écoeuré du défilé continu de ces vieilles carnes, je crois qu'ils me pompent mon oxygène. Ni sage, ni humble, c'est une nouvelle génération de vieux qui a pris le pouvoir. Ils ont certes de l'expérience, ils ont pondu et travaillé, mais cela ne suffit pas à les rendre respectables. Ces braves types et bonnes femmes manquent de conversation et hormis leurs trucs pour se curer les pieds, leurs conseils pour dénicher les bonnes albergue, vous n'apprendrez rien à leur côté.

Ils se déplacent en bande de copains et rigolent fort en se tapant les cuisses pour se rappeler le temps béni de leur lycée. Ensemble, ils s'infiltrent partout où on peut faire « jeune », ils sont encore verts comme des petits poids en conserve. Les jeunes-vieux dynamiques, je les trouve à chier.

Les vieux de maintenant, c'est plus ce que c'était !

Je préfère mille fois mon grand-père, qu'à jamais dit un mot à propos de sa supposée jeunesse d'esprit, mais qui m'a appris à jouer à la belote et à la pétanque.

jeudi, mai 24, 2007

Etrella-->Villamayor de monjardin

Sans ronfleurs ni lumières, la nuit fut céleste. Je me réveille encore plein de la jouissance du sommeil, mes muscles sont lourds, mon corps insiste de tout son poids pour dire au matelas combien il l'aime. J'ai l'impression d'avoir rêvé en une nuit ce qu'on rêve en une semaine. Le devoir pourtant nous appelle et nous enfilons, résignés, nos chaussures.


Aujourd'hui, nous faisons une étape réduite, c'est-à-dire que nous ne marchons qu'une dizaine de kilomètres. Les paysages changent encore, des bosquets d'arbustes nains aux feuilles grasses alternent avec des champs de blé jaunissants aux coquelicots épars. Les odeurs de thym, de terre rouge et de pierres sèches rappellent la méditerranée pas si lointaine.

Villamayor de Montjardin est notre destination. Dans d'excellentes dispositions physiques et mentales, je dois néanmoins lutter contre le stress. La panique du couchage m'a contaminé et je veux moi aussi arriver à l'heure.
J'essaye de renouveler l'exercice de la lenteur. Je discute un peu de philosophie avec Cris, mais nos conversations sont académiques et laborieuse, j'ai l'impression de manquer l'essentiel. J'ai besoin d'un peu de solitude.
Sur le chemin nous rencontrons un vieillard en train de ramasser des haricots, il a le pantalon bien remonté et les dents démontées, assis sur un banc en train de reprendre notre souffle, il lie conversation avec nous, son sourire bonhomme nous fait du bien au milieu de ces pèlerins qui crapahutent comme s'ils allaient manquer un train. Il se nomme Pablito et c'est un aficionado du Camino, il le fit quelques fois quand il était jeune. Maintenant il pour s'occuper, il joue au coach et délivre ses bons conseils à ceux qui veulent bien les entendre. Il nous propose d'apposer son sceau sur notre crédential et nous invite dans sa maison. Il a réalisé lui même le tampon et il s'enorgueillit de figurer dans beaucoup de guides.
Nous entrainant, derrière sa maison, , il nous montre un tas de calebasses sèches et nous propose d'en choisir une. Symbole du Camino, ces calebasses faisaient office de gourdes au temps de templiers. Il nous fournit ensuite le reste de l'équipement : la coquille et le bâton de pèlerin. Il nous enseigne comment on se sert du bâton pour marcher.
Puis, il nous montre ensuite une stèle qu'il a rapportée dans son jardin, après nous avoir laissé quelques instants bouche bée, il nous annonce fièrement qu'il s'agit d'une pierre des templiers. Déroulant sa mise en scène bien rodée, il poursuit et nous désigne un amandier qui ressemble à un éléphant, il rit, disant que parfois la nature a de l'humour.

Il nous avoue cependant qu'il n'a pas beaucoup de succès avec son sceau, les pèlerins s'arrête de moins en moins, affirmant qu'il n'ont plus le temps, à l'image du monde, ils ne savent plus vivre. Il ne jette la faute à personne, mais il croit que c'est l'argent qui a rendu le monde fou. Il dit qu'on était plus heureux et plus généreux avant, quand on était pauvre. On devrait faire des petits frères aux enfants plutôt que de leur acheter une game-boy. Avant de partir, il nous prie de surtout penser à être heureux dans cette vie, avec une prescription étrangement pratique : il vaut mieux être mauvais ouvrier que de ne pas être heureux. Rien n'aura jamais de saveur, si l'on ne remplit pas ce devoir essentiel.



Arrivés à Villamayor, nous posons nos sacs, un pèlerin français jeune retraité est déjà là. L'homme fait le guet, soucieux de garder sa place. Il me demande de placer mon sac à dos derrière le sien pour commencer ainsi une queue imaginaire. Merde ! que je me dit, « encore un con ! Cafard de supermarché dans toute sa splendeur, trou du cul intégral » Je lui rappelle que l'esprit pèlerin ne distingue pas les premiers et les derniers. Le type s'accorde avec un empressement de lèche-cul « Bien sûr ! Sinon on reste chez soi »

« Pauvre type ! Employé de merde ! » Il a surement passé toute sa vie à avoir peur d'être viré, maintenant débarassé de cette angoisse, il continue d'avoir peur parce qu'il ne sait faire que ça. Je tartine mentalement cet enfoiré avec toute sorte d'insultes, mais cela ne me décharge pas de ma haine. Il mériterait juste mon poing dans sa gueule, Dieu me pardonnerait surement de ratatiner encore un peu sa petitesse.

Je prends mes distances et laisse ce triste sire à sa resucée. J'escalade la montagne à côté du village en marchant avec entrain, je respire l'odeur des pins d'aleph et bientôt je n'entends même plus le grondement de l'autoroute qui traverse la vallée. Je m'arrête seulement au sommet, auprès d'un château qui sert de tombeau à un illustre templier. Je m'éloigne du sentier et rentre dans la forêt, je prends la position du lotus et je contemple.

Tout est si beau que je ne sais bientôt plus, ni le commencement, ni la fin du bonheur qui m'envahit. Je croque un morceau d'éternité, entier. Je n'oublierai pas ce moment-là. Mes sens sont si saturés, qu'il ne devient plus nécessaire de garder les yeux ouvert, il me reste encore tellement : le bruit du vent, l'odeur de pins. Je sens encore les rayons du soleil qui infiltrent leur caresse au fond de la terre . Des racines me poussent et je me fige, je médite pendant une heure. Je suis comme une éponge, j'écoute le monde qui vit pour moi. J'apprends mon union profonde avec la terre, l'insignifiance de ma personne et celle de ma vie.

La beauté est primordiale, le désir est secondaire.